📊 Sujet 2

La divulgation des données d'entraînement

L'AI Act oblige les fournisseurs de gros modèles d'IA à publier un résumé de leurs données d'entraînement — voici à quoi ça ressemble vraiment, mi-2026

La métaphore
C'est un peu comme l'étiquette d'ingrédients sur un produit alimentaire — sauf que le fabricant a le droit d'écrire « contient divers extraits végétaux » sans préciser lesquels, dans quelles proportions, ni d'où ils viennent, dès lors qu'un accord commercial confidentiel le justifie. La loi impose l'étiquette. Elle n'impose pas qu'elle soit lisible.

D'abord, une clarification nécessaire

Ce n'est pas l'article 50 qui régit la divulgation des données d'entraînement — l'article 50 concerne la transparence des contenus générés (marquage des deepfakes, watermarking — voir la page dédiée). Les deux sujets sont fréquemment confondus parce qu'ils relèvent tous les deux de la « transparence IA », mais ils répondent à des questions différentes : l'article 50 dit « ce contenu a-t-il été généré par une IA ? », l'article 53 dit « avec quoi cette IA a-t-elle été entraînée ? ».

L'obligation qui nous intéresse ici est l'article 53, paragraphe 1, point d du règlement (UE) 2024/1689 : les fournisseurs de modèles d'IA à usage général (GPAI — General-Purpose AI, la catégorie qui couvre GPT, Gemini, Claude, Llama, Mistral…) doivent « élaborer et mettre à disposition du public un résumé suffisamment détaillé du contenu utilisé pour l'entraînement », selon un modèle (template) officiel publié par le Bureau de l'IA européen.

Une obligation jumelle : l'article 53(1)(c)

Le résumé des données d'entraînement va toujours de pair avec une autre obligation, l'article 53(1)(c) : mettre en place une politique de respect du droit d'auteur, notamment identifier et respecter les réservations de droits que les ayants droit peuvent exprimer (l'« opt-out » de fouille de textes et de données prévu par la directive européenne 2019/790). Les deux articles se citent quasi systématiquement ensemble dans la documentation officielle.

Ce que le texte exige, et depuis quand

1 août 2024
Entrée en vigueur du règlement (UE) 2024/1689 (l'AI Act).
24 juil. 2025
Publication du template officiel et de sa notice explicative par le Bureau de l'IA.
2 août 2025
Les obligations GPAI (dont l'art. 53) deviennent applicables : tout modèle mis sur le marché à partir de cette date doit publier son résumé.
2 août 2026
Dans quelques jours : le Bureau de l'IA obtient ses pouvoirs d'exécution (demandes d'information, évaluations, mesures correctives, amendes). Voir la section « L'enforcement » plus bas.
2 août 2027
Fin de la période de grâce pour les modèles déjà sur le marché avant août 2025 (GPT-4o, Claude 3.x, Gemini 1.5, Llama 3…) — ils devront eux aussi publier un résumé.

Le résumé doit être actualisé au moins tous les 6 mois, ou dès qu'un entraînement supplémentaire matériel est effectué (fine-tuning notamment). Les modèles publiés en open source avec paramètres ouverts bénéficient d'exemptions sur d'autres obligations de l'article 53, mais pas sur celle-ci — le résumé reste dû. En cas de manquement, les amendes peuvent atteindre 15 millions d'euros ou 3 % du chiffre d'affaires mondial annuel, le montant le plus élevé étant retenu.

Le template officiel : ce qu'il impose vraiment

Le document s'organise en trois sections : informations générales sur le fournisseur et le modèle ; liste des catégories de sources de données (jeux de données publics, données sous licence, données collectées par crawling, données utilisateur, données synthétiques) ; et une description narrative du traitement (filtrage, retrait de contenu illicite, respect du droit d'auteur, conformité RGPD).

Ce que le template autorise explicitement à rester vague
Une description narrative plutôt qu'une liste technique — pas de documentation œuvre par œuvre ni de liste de fichiers.
Des fourchettes approximatives pour les volumes de données, pas de métriques précises.
Le secret des affaires protège les partenaires sous licence : une clause de confidentialité contractuelle peut justifier de ne pas les nommer.
Pour les données crawlées, seul le top 10 % des domaines les plus représentés doit être listé, agrégé toutes modalités confondues — ce qui permet de noyer une source spécialisée (images, vidéo) sous la masse du texte.

C'est cette dernière clause qui concentre le plus de critiques (voir plus bas) : le think tank Open Future, qui avait proposé un seuil plus strict (top 5 % ou 100 000 domaines par modalité séparément) au Bureau de l'IA, a vu sa proposition affaiblie dans la version finale.

Ce que ça donne dans les faits

Le laboratoire universitaire AI Accountability Lab (Dublin) tient un tracker qui audite les résumés réellement publiés et leur attribue deux notes : une pour la transparence (le résumé respecte-t-il le template ?) et une pour l'utilité (un ayant droit pourrait-il, concrètement, savoir si son œuvre a été utilisée ?). Un article évalué par les pairs présenté à la conférence ACM FaccT 2026 en tire un constat édifiant, cité tel quel :

« The largest challenge in undertaking this work has been finding public summaries as there is no consistent format or practice for how they should be provided. » Blankvoort, Pandit & Gahntz, FAccT 2026 — sur l'absence de registre central des résumés
ModèleFournisseurTransparenceUtilité
ApertusSwiss AI InitiativeAA+
Bria 3.2Bria AIB+A
SmolLM3-3BHuggingFaceB+B+
Domyn LargeDomynBB+
Bielik v3 11BSpeakLeashB+C+
FireflyAdobeC+B+
InklingThinking MachinesC+C+
MIIAFastwebCC+
MAI-Image-2MicrosoftC+D+
GPT-5.5OpenAIC+D+
Gemini 3 ProGoogleCC
Grok 4.5xAICC
Muse Image/SparkMetaCD+
Phi-4MicrosoftDF
GPT-OSS, Sora 2, un modèle ClaudeOpenAI / AnthropicAucun résumé public trouvé

Notation du tracker AI Accountability Lab, état rapporté mi-2026 — ce tracker est vivant et évolue en continu ; considérer ces notes comme un instantané, pas une vérité figée. Voir le tracker en direct →

Le motif qui ressort est net, et inverse ce qu'on pourrait attendre : les petits acteurs européens et open source (Apertus, HuggingFace, SpeakLeash, Bria, Domyn, Fastweb) produisent les résumés les plus détaillés et exploitables. Les grands laboratoires américains (OpenAI, Google, xAI, Meta, Microsoft) publient des documents formellement conformes au template mais jugés génériques — ils cochent les cases sans permettre à un ayant droit de savoir si son travail a été utilisé.

Le cas GPT-5 : publié sans résumé du tout

L'exemple le plus documenté d'un manquement pur et simple : lors de sa sortie le 7 août 2025 — donc après l'entrée en application de l'article 53, sans bénéfice de la période de grâce — GPT-5 a été publié sans résumé d'entraînement ni politique de droit d'auteur, alors qu'OpenAI est signataire du Code of Practice censé garantir cette conformité. L'absence a été signalée publiquement par le CEO de LatticeFlow AI et relayée par Euractiv.

⚠️ Ce que ça révèle
La réponse de la Commission a consisté à évaluer si GPT-5 constituait un « nouveau modèle » ou une simple itération d'un modèle antérieur déjà couvert — et à rappeler que l'enforcement ne commençant qu'en août 2026, l'entreprise avait le temps de régulariser. Autrement dit : la loi était déjà en vigueur, mais personne ne pouvait encore la faire appliquer. GPT-5.5, sorti plus tard, apparaît lui dans le tracker avec un résumé noté C+/D+ — conforme sur la forme, faible sur le fond.

Le Code of Practice GPAI : une présomption, pas une dispense

Publié le 10 juillet 2025 et endossé par la Commission le 1er août 2025, le Code of Practice sur les GPAI comprend trois chapitres : transparence, droit d'auteur, et sûreté/sécurité (ce dernier réservé aux modèles à risque systémique). Son mécanisme juridique (art. 53(4)) : les signataires bénéficient d'une présomption de conformité — le régulateur présume l'article 53 respecté, ce qui allège la charge de preuve. Les non-signataires doivent démontrer eux-mêmes des « moyens de conformité adéquats alternatifs », avec un contrôle plus intrusif.

Nuance importante
La présomption de conformité ne dispense pas de publier le résumé — elle porte sur le processus suivi, pas sur le résultat. C'est exactement ce qu'illustre le cas GPT-5 : être signataire du Code n'a pas empêché une publication sans résumé du tout.

Signataires des trois chapitres : OpenAI, Anthropic, Google, Microsoft, Mistral AI, IBM, Cohere, Aleph Alpha, Amazon, entre autres. Meta a refusé de signer, invoquant des incertitudes juridiques. xAI n'a signé que le chapitre sûreté et sécurité — ni la transparence, ni le droit d'auteur.

Les critiques des ayants droit

Fin juillet 2025, une déclaration conjointe signée par plus de 50 organisations représentant les ayants droit culturels européens — CISAC (plus de 5 millions de créateurs), GESAC, AEPO-ARTIS (40 organisations d'interprètes), la Fédération des éditeurs européens, IFPI, News Media Europe (2 700+ marques de presse) — a qualifié le template et le Code de « missed opportunity » pour protéger la propriété intellectuelle.

« This is simply untrue and is a betrayal of the EU AI Act's objectives. » Déclaration conjointe des ayants droit, en réponse à l'affirmation que le template garantirait une transparence suffisante

Le think tank Open Future détaille cinq affaiblissements précis entre sa proposition initiale et le template final : seuil de domaines scrapés relevé et agrégé toutes modalités confondues, fourchettes approximatives au lieu de métriques exactes, descriptions de traitement assez générales pour n'être que du « boilerplate » corporate invérifiable, divulgation minimale des données sous licence, et une fenêtre où des mises à jour de modèles peuvent être requalifiées en « non nouvelles » pour échapper à l'obligation avant 2027.

L'enforcement commence dans quelques jours

C'est le point d'actualité le plus concret de cette page. Depuis le 2 août 2025, l'article 53 est juridiquement contraignant mais pas encore exécutable — le Bureau de l'IA n'avait tout simplement pas les pouvoirs de sanctionner. Cette phase se termine le 2 août 2026, dans quelques jours : demandes de documentation, évaluations de modèles, mesures correctives, restrictions de mise sur le marché et amendes deviennent possibles.

À ce jour, aucune sanction, aucune mise en demeure formelle n'a été prononcée sur ce fondement — pour la raison mécanique qu'aucun pouvoir d'exécution n'existait avant cette date. Les seules pressions exercées jusqu'ici ont été informelles ou réputationnelles : signalements publics, trackers académiques, déclaration des ayants droit. L'article 53 devient ainsi le premier terrain d'enforcement réel de l'ensemble de l'AI Act — le volet « haut risque » ayant, lui, été repoussé par le même Digital Omnibus qui a décalé l'article 50 (voir la page sur le watermarking).

À ne pas confondre

Un régime américain distinct existe en parallèle : le Training Data Transparency Act californien (Cal. Civ. Code §3111), applicable depuis le 1er janvier 2026. OpenAI, Anthropic et Google y ont publié des documents séparés, spécifiques à cette loi — utiles à comparer, mais ce ne sont pas les résumés exigés par l'AI Act européen, qui répondent à un template différent et à un calendrier différent.

Pour aller plus loin — sources

Voir aussi

🔍
Le marquage des contenus IA — watermarking
L'article 50 : l'autre obligation de transparence, souvent confondue avec celle-ci